On nous a appris à respecter les livres. Les diplômes. Les rapports. Les experts. On nous a appris que la vérité se trouve dans les bibliothèques et dans les bureaux des ministères.
Le savoir des livres n’est pas la clé. La clé, bien souvent, c’est la connaissance simple des gens du pays : la femme du village, le pêcheur, le paysan, le berger. Une seule personne qui connaît sa terre vaut souvent mieux qu’une énorme armée d’experts venus d’ailleurs. Et dans les régions les plus pauvres du monde, c’est cette connaissance-là qui sauve les vies.
Les Sundarbans : 20 000 femmes contre la mer
Cet après-midi, sur Arte, un reportage : « Inde : l’armée verte des Sundarbans » (ARTE Reportage).
Les Sundarbans, la plus grande mangrove du monde, s’étendent entre l’Inde et le Bangladesh, dans le golfe du Bengale. Plus de cinq millions de personnes, parmi les plus pauvres de la planète, y vivent. La mer avance, les cyclones frappent, et selon le reportage, quatre îles y auraient été entièrement englouties en vingt-cinq ans.
Qui se bat en première ligne ? Ni un ministère, ni un institut. Des femmes, sous la houlette d’une maîtresse femme. Elle, elle savait. Elle connaissait l’effet de la plantation des palétuviers : des racines qui retiennent la vase, une terre qui se reforme, une mer qui recule. Ce n’est pas un rapport qui le lui a appris, c’est la connaissance de sa terre.
Elle a rassemblé les femmes des villages. Aujourd’hui, elles sont 20 000, vêtues de saris verts comme les forêts qu’elles sauvent. Avec des pelles, des pioches et des jumelles, elles ont planté en quinze ans plus de 16 millions de palétuviers. Leurs racines ralentissent les courants, cassent la force des vagues et protègent les villages lors des cyclones. Voilà la seule armée qui a fait reculer la mer : une armée verte de femmes du pays, pas une armée d’experts.
Les griots savaient déjà
Rien de tout cela n’est nouveau. En Afrique, on sait depuis très longtemps que la mangrove protège la terre, nourrit les familles et retient la mer. Mais ce savoir n’a jamais été écrit. Il n’existe dans aucun livre. Seuls les griots, ces gardiens de la mémoire, pouvaient l’enseigner, de bouche à oreille, de génération en génération.
Et parce qu’il n’était pas écrit, les « gens lettrés » ne l’ont pas vu. Pour eux, ce qui n’est pas sur le papier n’existe pas. Ils ont dû le « redécouvrir », des années plus tard, avec des études et des colloques.
L’homme qui arrêta le désert
Au Burkina Faso, un paysan, Yacouba Sawadogo, a fait reverdir une terre que le désert avait prise. Sans diplôme d’agronomie. Il a repris et amélioré une technique ancienne de sa région, le zaï : creuser de petits trous, y mettre du fumier, attendre la pluie. L’eau reste, les graines lèvent, les arbres repoussent. Là où l’on disait que plus rien ne pousserait, une forêt est revenue.
Pendant longtemps, on s’est moqué de lui. Puis les experts sont venus voir. Et ils ont compris que le paysan avait raison.
Le berger et le ciel
Regardez le berger dans la montagne. Il n’a ni satellite, ni ordinateur. Mais il lit le ciel au-dessus de sa vallée : la couleur des nuages qui annoncent l’orage, le vent qui tourne avant la pluie, la brume qui monte du torrent, ses bêtes qui s’agitent avant le mauvais temps. Pour sa montagne, pour demain matin, il prévoit le temps bien mieux que les experts de la météo, qui regardent la carte de tout un pays depuis leur bureau.
Pourquoi ? Parce qu’il est là. Tous les jours. Depuis des années. Comme son père avant lui. Le terrain ne ment pas.
Pour les régions pauvres, c’est une question de vie
Dans les pays riches, une erreur d’expert coûte de l’argent. Dans les régions pauvres, elle coûte des récoltes, des maisons, des vies. Là-bas, il n’y a pas d’argent pour attendre le prochain rapport. Il faut ce qui marche, tout de suite, avec ce qu’on a.
Et ce qui marche, c’est souvent le savoir local :
- Il ne coûte presque rien. Des pelles, des graines, des mains. Pas de machines importées, pas de dettes.
- Il est adapté. Il est né de cette terre, de ce climat, de cette eau. Il n’a pas été pensé pour un autre pays.
- Il nourrit. La mangrove donne du poisson, des crabes, du miel et du bois. Le zaï donne du mil et du sorgho. La terre protégée redevient une terre qui fait vivre.
- Il redonne confiance. Quand un village voit que ses propres gestes le sauvent, il se remet debout. Il n’attend plus l’aide d’en haut. Il agit.
- Il se transmet. Ce qu’une mère montre à sa fille, ce qu’un ancien raconte au jeune, reste dans le village. Personne ne peut le confisquer.
Le savoir des livres n’est pas inutile. Le savant peut mesurer, vérifier, expliquer, aider à répandre ce qui marche. Mais il doit écouter d’abord. Il doit apprendre du terrain avant de vouloir l’enseigner.
C’est la méthode de la démosciocratie
La démosciocratie ne met pas le pouvoir dans la bouche de ceux qui parlent le mieux. Elle le met dans les mains de ceux qui savent et qui font :
- Le pouvoir part du district, là où les gens connaissent leur terrain. Ce sont eux qui voient le problème en premier et qui connaissent les solutions.
- Les territoires sont autonomes dans leur gestion : ce qui convient à une côte n’est pas ce qui convient à une montagne. Chacun décide selon sa réalité.
- Les représentants sont tirés au sort parmi les citoyens, à parité : le berger, la pêcheuse, le paysan, l’artisane, l’ancien qui se souvient. Pas seulement les diplômés et les beaux parleurs.
- La Chambre des Corporations réunit ceux qui travaillent avec leurs mains et leur savoir-faire, à égalité avec la Chambre du Peuple.
- Le savant reste utile, mais à sa place : il éclaire, il mesure, il vérifie. Il ne remplace ni l’expérience du terrain ni la mémoire du peuple.
Messieurs les maîtres, la mer ne lit pas vos rapports
Pendant que vous rédigiez, la côte reculait. Pendant que vous débattiez en colloque, avec petits fours et billets d’avion payés, des îles entières disparaissaient. Pendant que vous cherchiez un nom savant à la solution, les griots d’Afrique l’enseignaient depuis des générations, sans livre, sans diplôme, sans subvention, sans tribune. Et dans les Sundarbans, ce sont des femmes en sari vert, pas un comité d’experts, qui ont planté 16 millions d’arbres.
Vous n’avez rien inventé. Vous n’avez même pas écouté. Ce qui n’était pas écrit, vous l’avez méprisé. Ce qui venait du terrain, vous l’avez traité de folklore. Puis vous avez « redécouvert ». Puis vous avez signé l’étude. Et vous voudriez encore qu’on vous écoute en premier ?
La mer ne lit pas vos rapports. Le palétuvier ne connaît pas vos titres. Le désert ne recule pas devant vos diplômes. Et le berger n’a pas besoin de vous pour savoir qu’il pleuvra demain. Ce qui retient la terre, ce sont des racines, et des mains qui les plantent.
Le temps des maîtres en paroles est fini. Ce que les griots d’Afrique transmettaient, l’armée verte des Sundarbans l’applique ; ce que l’Inde et le Burkina Faso font, l’Égypte, la Tunisie et la France peuvent le faire demain, de peuple à peuple, sans demander la permission à personne.
Vous parlez. Le peuple plante. La démosciocratie décide.
Et terminez chaque rencontre, chaque rassemblement, en chantant ensemble le Chant des démosciocrates, sur l’air de La Marseillaise : « La Liberté, l’Égalité, Vive la Vérité ! »
🎵 Écouter le Chant des démosciocrates · Lire les paroles
Liberté — Égalité — Vérité.
Nul n’est maître, nul n’est faible.
Contact : jacques.rouchaud@me.com
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